lundi 27 février 2012

Aux portes de l'enfer


Sierra Leone, Guinée : loin des caméras de l’Occident, de petits pays d’Afrique ont lontemps été livrés à des guerres civiles sanglantes, inhumaines, dont les horreurs dépassent l’imagination. Onika a été une des victimes de ces guerres : un jour, au détour d’une route, elle a été battue, violée. Sa jeune fille a été assassinée sous ses yeux et son fils Ntangu a été enlevé. Elle savait qu’il deviendrait un de ces enfants-soldats, nourri à la coke et à la violence, qui pillerait des villages, violerait et tuerait. Cependant, Onika n’oubliera jamais son fils. Miraculeusement sauvée, recueillie dans des camps de réfugiés, puis exilée à Ottawa, elle n’aura quand même qu’un seul objectif : retrouver ce fils qu’on lui a enlevé.

Aurélie Resch n’a pas peur des mots : les réalités dépeintes dans Pars, Ntangu! sont directes, froides, cliniques. Elles témoignent néanmoins de l’horreur vécue par les populations de plusieurs pays africains, de saccages inhumains, d’amputations et de viols commis pour des raisons économiques qui crèvent le cœur. La violence est ici essentielle, mais livrée avec parcimonie. Au-delà de ces images marquantes, c’est l’incompréhension, le dégoût et la souffrance humaine qui restent imprégnés chez le lecteur. Aurélie Resch boucle peut-être un peu trop rapidement son histoire en fin de récit, mais le roman mérite lecture ne serait-ce que parce qu’il aborde avec humanité ces guerres oubliées et les drames qu’ils engendrent.

Pars, Ntangu!, d'Aurélie Resch, aux éditions David.

- Bryan St-Louis

mercredi 22 février 2012

Puissante Mavrikakis


Alors que certains se questionnent sur la pertinence d’instaurer à nouveau la peine de mort au Canada, la toujours excellente Catherine Mavrikakis s’immisce sans l’avoir vraiment prévu dans le débat et offre matière à réflexion. Au final, qui gagne quoi au jeu de la peine de mort?

En 1989, Smokey Nelson a sauvagement assassiné une famille dans un motel de la banlieue d’Atlanta, dans une Amérique noire et dure qu’on oublie trop souvent. Une vingtaine d’année plus tard, on met un point final à cette saga : on exécute Smokey Nelson. Au fil de son roman, Catherine Mavrikakis laisse la parole à trois personnes ont vécu de trop près cette triste histoire. Tout d’abord, Sydney Blanchard, musicien noir qui avait été faussement accusé des meurtres à la place de Smokey Nelson, qui traverse les États-Unis en compagnie de sa chienne. Puis, Pearl Watanabe, qui travaillait au motel le soir des meurtres, témoin clé au procès, qui a discuté avec le meurtrier et l’a trouvé séduisant, juste avant de découvrir le carnage, qui revient sur le continent visiter sa fille. Et finalement Ray Ryan, le père de la victime, conservateur, américain sudiste et patriotique, qui s’en remet à Dieu pour lui assurer une vengeance. À quelques heures de l’exécution de Smokey Nelson, comment se sentent-ils? Quel impact aura eu cette histoire sur leur vie? Ce dénouement longtemps attendu les délivrera-t-il? Et Smokey Nelson, lui?

Catherine Mavrikakis possède une plume au pouvoir d’évocation exceptionnel. L’écrivaine laisse vivre ses personnages, laisse aller les émotions, laisse aller les événements avec naturel et assurance. Les derniers jours de Smokey Nelson, avec ses paragraphes très denses, impose son rythme. Catherine Mavrikakis livre une autre œuvre puissante et intelligente qu’on recommande chaudement.

Les derniers jours de Smokey Nelson, de Catherine Mavrikakis, chez Héliothrope.

- Bryan St-Louis

lundi 20 février 2012

Quand je me tourne vers mes souvenirs...


Maurice Henrie a publié au fil des ans plusieurs titres, dont plusieurs recueils de nouvelles et trois romans. C’est cette fois à ses souvenirs que l’auteur franco-ontarien s’attaque. Sans prétention, comme il nous l’annonce dans son avant-propos, il livre à ses lecteurs ses souvenirs d’enfance, rassemblés (quelle bonne idée!) selon les maisons où l’auteur a habité au fil des ans. Maurice Henrie livre ses souvenirs par bribes, par fragments, écrivant quelques pages sur un tel événement, quelques lignes sur cet autre. Ces histoires s’enchaînent, se placent comme une mosaïque : tranquillement, le récit d’une vie s’échafaude et la plume de Maurice Henrie séduit. Il y a dans le ton et dans la façon de raconter les choses un véritable plaisir à lire les petites histoires de l’enfance de l’auteur. Tout est surtout admirablement raconté, avec optimisme et amusement, mais surtout avec simplicité. L’enfanCement est un moment de partage qui fait du bien.

L'enfanCement, de Maurice Henrie, aux éditions Prise de parole.

- Bryan St-Louis

vendredi 17 février 2012

Génération de malheurs


Génération pendue a été publié deux fois à compte d’auteur avant de finalement se retrouver entre les mains de l’éditeur Jean Barbe. Sa précieuse aide et une parution chez Leméac permettent finalement au texte de l’écrivaine et cinéaste Myriam Caron de rencontrer véritablement son public.
En lisant ce premier roman, très personnel, on comprend pourquoi Myriam Caron a persisté à faire vivre son œuvre. Génération pendue raconte l’histoire de Maël, alter ego de l’auteur, qui débute son adolescence à Sept-Îles. Maël se cherche et se questionne, comme toutes les adolescentes, mais son spleen est profond et la fait bien souvent penser au suicide. Le drame, c’est que ce mal de vivre, qui ne la quittera pas jusqu’à l’âge adulte, est partagé par des amis, des amoureux, des connaissances. Souvent, trop souvent, les autres franchissent le pas : ils sont plus d’une dizaine commettre l’irréparable et à abandonner Maël, qui elle poursuit sa route en tentant de comprendre son mal de vivre et celui de sa génération. Elle se demande pourquoi elle-même n’a pas encore commis le geste ultime. Elle cherche à comprendre pourquoi elle n’a pas pu empêcher d’autres de le faire, ou comment elle aurait pu prévenir le coup.
Autant de morts injustes rassemblées en si peu de pages finissent par assommer le lecteur, voire même le désensibiliser, tant les suicidés déboulent en cascades d’un chapitre à l’autre. Génération pendue n’est pas un roman parfait : néanmoins, on sent le cri du cœur de son auteur et la volonté de parler de ces drames injustes pour qu’ils n’aient pas servi à rien. Malgré ses imperfections et sa lourdeur, même si l'on sent parfois le travail, c’est exactement ainsi que Génération pendue devait être livré. Un roman pour ceux qui restent, mais aussi pour ceux qui ont besoin de parler d’un sujet que, bien trop souvent, on évite.

Génération pendue, de Myriam Caron, chez Leméac.

- Bryan St-Louis

mercredi 15 février 2012

Les feux de l'amour


Au grand plaisir de leurs très nombreux fans (Les Nombrils ont maintenant vendu plus de un million d’exemplaires dans la francophonie), Delaf et Dubuc lançaient, juste à temps pour Noël, le cinquième album des aventures de Karine, Jenny et Vicky, Un couple d’enfer. Encore une fois, la parution de l’album a soulevé l’enthousiasme du public et de la critique, et pour cause : loin de s’essouffler, la série des Nombrils gagne en profondeur et, au-delà des gags, l’histoire prend de plus en plus d’importance. Au tournant du quatrième tome, la blonde et servile Karine se relookait, adoptait le noir et s’affranchissait des populaires Jenny et Vicky pour se rapprocher d’Albin, le guitariste albinos. La table était mise pour le cinquième tome, où les deux déesses de l’école cherchent à reprendre leur influence sur leur faire-valoir et où l’on en apprend un peu plus sur le mystérieux Albin. Tout ça sans oublier Dan, l’ancien copain de Karine, qui regrette toujours de l’avoir quittée. Oui, au final, on constate que la trame narrative des Nombrils prend beaucoup de place, que tout est plus réfléchi, fignolé. Les Nombrils sont moins frivoles, mais l’œuvre y gagne et impose une suite. Heureusement, il y a toujours Jenny pour nous faire franchement éclater de rire. Les auteurs des Nombrils méritent franchement leur succès et il faut absolument mettre les albums de cette série entre les mains des plus jeunes et des moins jeunes en attendant le sixième tome.

Les Nombrils : un couple d'enfer, de Delaf et Dubuc, chez Dupuis.

- Bryan St-Louis

mercredi 11 janvier 2012

L'homme de l'année

L’homme blanc a tout d’abord fait parler de lui en remportant le Combat des livres de Radio-Canada. Quelques mois plus tard, il allait remporter, contre des concurrents de taille (Jocelyne Saucier et Mélanie Vincelette, entre autres), le Prix du Gouverneur général. 2011 aura donc été une année faste pour Perrine Leblanc, qui signait ici son premier roman.

L’homme blanc, c’est Kolia. Né dans un goulag, orphelin, le jeune Russe aura la chance de trouver sur son chemin Iossif, un mystérieux prisonnier d’Europe de l’Ouest qui le prendra en charge pendant quelques années, avant de disparaître. Après la mort de Staline, Kolia est relâché et sa nouvelle vie l’amène à Moscou, où il deviendra clown. À travers Kolia, on découvre l’histoire de l’URSS : les années 50, les années dures comme celles de dégel, puis la chute de l’empire. Cependant, au-delà des apparences, l’Union soviétique sert surtout de toile de fond et on ne présente pas ici en profondeur les détails de la vie moscovite sous le communisme : ce sont des motivations plus primaires, psychanalytiques, qui motivent Kolia et articulent le récit. Qu’est-il arrivé à ce père d’adoption, Iossif, dont Kolia a perdu la trace ?

On retient de L’homme blanc sa trame si singulière pour la jeune littérature québécoise. Vivement intéressée par la Russie depuis plusieurs années, Perrine Leblanc a conjugué ses intérêts à son récit, lui donnant un angle particulier qui titille la curiosité. On remarque aussi la plume de Perrine Leblanc, par sa façon de tracer à grands traits la trame de son histoire et même de construire ses phrases. Les Français découvriront bientôt le roman en librairie : de notre côté, on attend déjà le prochain.

L'homme blanc, de Perrine Leblanc, aux Éditions Le Quartanier.

- Bryan St-Louis

lundi 9 janvier 2012

Douce forêt

Il faut s’ajouter au concert d’éloges pour Il pleuvait des oiseaux, de Jocelyne Saucier, indéniablement un des romans de l’année 2011. Pour son quatrième roman, l’auteure s’est à nouveau trouvée nommée pour les Prix du Gouverneur général, mais elle est surtout devenue la première Québécoise à obtenir le Prix des cinq continents de la Francophonie, remis par l’Organisation internationale de la Francophonie.

Tout distingue Il pleuvait des oiseaux. Ses protagonistes, d’abord : des personnes âgées rustres vivant reculés dans le fond des bois qui ont signé un pacte avec la mort, la douce et évanescente Marie-Desneige, délivrée de sa maison de fous, des petits bandits de village et une photographe sans nom, partie à la recherche d’un mythe enfumé du passé. L’intrigue, également, qui voyage entre un présent utopique, à l’abri de la forêt, et l’enfer du passé, alors qu’on redécouvre dans un réalise horrifiant l’histoire des Grands Feux qui ont dévasté le nord de l’Ontario au début du siècle dernier. Jocelyne Saucier tisse une courtepointe délicate avec ces matériaux, sans véritable début ni fin : on en sait juste assez sur ces mystérieux personnages pour les effleurer, les imaginer et les sentir. Du roman, on retient le désir de vivre, la magie, la simplicité du bonheur et une odeur de fumée. Voilà qui fait du bien.

Il pleuvait des oiseaux, de Jocelyne Saucier, chez XYZ.


- Bryan St-Louis